But du jeu

Blog / Bloc-note pour compiler des liens parce qu'il est parfois difficile de retrouver quelque chose qu'on a croisé sur Internet.


Usage d'abord perso mais tant mieux si ça vous sert aussi.

Allez, à bientôt







dimanche 29 janvier 2017

Coucou à tous!
J'écris, tard , la nuit. C'est apaisant, la nuit. 
Je lis tout vos messages, et leurs rebondissements, et, après l'inspection de , qui "s'est bien passée", moultes réactions, épidermiques:
Ben, oui, les investissements pédagogiques ne sont toujours pas reconnus, en heures. L'Institution vient nous "chercher" quand il y a besoin de faire rentrer des "innovations", dans leurs "grilles", mais cela devient rare, et, c'est, normal, que les enseignants s'informent, pédagogiquement, sur leur temps personnel.  Parce que, la pédagogie, ce n'est pas obligatoire, pour enseigner.
Les emplois du temps sont sur les sites, il n'y a qu'à faire son petit marché. Les contenus sont déjà déclinés, sous des formes si attractives, que, proposer de faire un jardin à l'école demande un temps qui est indécent, au vu des possibilités de voir, sur le tableau numérique, comment poussent les graines: c'est moins sale que de le faire "en vrai", et plus rapide, à voir.
Et c'est valable pour toutes les disciplines! C'est, propre, sans erreur, cela marche, avec l'imprimante et la photocopieuse qui bossent, si on fait l'effort, coopératif, d'y renouveler le papier.
L'exercice de l'enseignement, à l'école élémentaire, ne peut pas être complaisant: il n'y a pas d'images à montrer, il faut que les réalités soient prioritaires, si difficiles qu'elles soient. Quand elles sont partagées, un inspecteur ne peut pas venir dans une classe, sans être informé du vécu de l'école. Comme c'est la réalité de toutes les écoles, ce serait temps que nos "institutionnels" en soient conscients. Une "inspection" se passe, bien, ou, mal? C'est quoi, ce relent paternaliste qui perdure dans notre métier? En quoi les enseignants doivent-ils se mettre en position de non-spécialistes de leur métier,    alors qu'ils le pratiquent tous les jours?

Noëlle D

dimanche 9 mars 2014

L’acte de création selon Freinet (diffusé sur Com-Icem il y a deux mois environ)
J’ai pris une mince branche de noyer bien en sève. J’ai coupé, ajusté, mouillé de salive, tapoté entre des pierres en marmonnant ma comptine-sortilège. Et ça sifflait.
J’ai taillé un roseau en forme de flûte. Il ne donnait d’abord qu’une voix chuchotée comme un poste de radio mal réglé ; puis un son aigu est né.
Et l’enfant est bouche bée devant le miracle.
Le monde peut offrir ses richesses éblouissantes, imposant à la curiosité des passants le tournoiement de ses machines, le cliquetis de ses lumières, la griserie de sa vitesse, l’enfant s’arrêtera toujours avec la même surprise avide devant le magicien gui, d’un brin de bois, tire un son inattendu et, d’un rien, comme un Dieu, crée musique et harmonie.
Rien n’attire plus l’enfant qu’une vie qui naît : un haricot qui germe, un coquelicot qui ouvre son corset pour faire éclater les replis légers de sa robe rouge, un poussin chancelant, un chaton ou un chiot... ou un bébé rose ; une ligne qui parle sur le papier, le chatoiement des couleurs, l’équilibre et l’envol des sons, la fécondité des pensées, tout ce qui, dans un souffle, lance ses rayons neufs.
Mais l’Ecole insensible tourne et retourne le sifflet ratatiné désormais sans voix ; elle interroge la plante flétrie ou le poussin devenu poulet, comme le joueur qui s’obstine après le coup de dé.
L’acte essentiel est toujours de création, et la création est toujours une promesse d’avenir, ou elle ne serait pas une réussite. Le sifflet doit étourdir ou charmer, le germe préparer ses feuilles, le poussin picorer et fuir. L’enfant les accompagne un instant comme pour soutenir l’envol, puis retourne à la création. Comme la chatte qui a terminé son cycle quand ses chatons partent chasser et qui retourne à une nouvelle maternité comme à un original printemps.
Une pédagogie sans création annonce et prépare une humanité stérile.

mercredi 8 février 2012

3, 2, 1, Lançons-nous !

Je mets ici un article de ma composition qui vient de paraître dans "Le Nouvel Educateur" de février, (la revue de l'ICEM), 



3, 2, 1,  Lançons-nous !



Ceci n’est pas le témoignage d’un praticien de la pédagogie Freinet installé dans une école depuis plusieurs années et à ce titre riche d’une expérience liée à un territoire précis. Je n’ai pas non plus assez de bouteille. Depuis huit ans que je suis enseignant, je n’ai jamais passé plus de deux années scolaires dans le même établissement, ni n’ai jamais enseigné deux ans de suite au même niveau ou au même cycle. A chaque rentrée scolaire, il s’agit donc pour moi, en premier lieu, de m’adapter aux pratiques qui ont cours dans l’école où je suis affecté.

Mais ce « tourisme pédagogique » forcé, complété par six mois de « Brigade remplacements courts », a aussi un bon côté : je pense qu’il me permet de rejeter, plus ou moins en connaissance de cause, de nombreuses pratiques comme tristes et inefficaces et, à l’inverse, d’adhérer chaque jour davantage aux principes et aux pratiques de la pédagogie Freinet. C’est de cela dont je voudrais témoigner.

A mon sens, le quotidien de nombreuses classes aujourd’hui ne consiste qu’en l’exécution mécanique et ronronnante d’un programme exclusivement décidé par le maître ou la maîtresse. Le matin, un texte insipide ou trop difficile, c’est selon, conduit à dégager une règle d’orthographe ou de grammaire dont tout le monde se fiche, l’enseignant le premier. La règle appèle ensuite des exercices d’application à faire sur le cahier du jour. Les élèves les plus rapides bénéficient d’une correction individuelle et peuvent, en attendant, colorier la page de garde de leur cahier d’anglais, aller jouer sur l’ordinateur ou, au mieux, continuer la préparation d’un exposé sur leur chat… Les élèves dits « en difficulté » galérent tranquillement en tentant de saisir au vol quelques coups de pouce lancés à la cantonade par la maîtresse –jusqu’à ce qu’il soit l’heure de passer aux mathématiques. L’après-midi, la photocopie de la page d’un manuel d’Histoire / Géo Cycle 3 sert de support à une leçon de « Culture Humaniste » (sic !) sur la diversité des paysages européens. En fin de journée, quinze élèves passent à la chaîne réciter la poésie sur l’automne qu’ils ont été sommés de copier et d’illustrer la semaine précédente. Certains, le soir venu, auront la joie d’annoncer qu’ils ont eu 20/20 en récitation. Cela ne changera de toutes façons rien au texte sur l’automne, insipide ou trop difficile, c’est selon : tout le monde s’en fiche.

Et le maître aura passé son temps à demander le silence, l’écoute, la concentration… Il aura peut-être menacé une paire de fois. Les élèves, quant à eux, n’auront été que des exécutants mornes et résignés –à moins qu’ils aient choisi de chahuter un peu pour tromper l’ennui…

En fin de période, la maîtresse indique pour chaque élève le degré d’acquisition de chaque compétence travaillée. Chercher un mot dans le dictionnaire : à renforcer. Ranger des nombres dans l’ordre croissant : non acquis. Tenir sa place en formation chorale : acquis. Point. Signature des parents. Et ainsi passe l’année scolaire, parfois égayée d’un projet sans enjeu, plaqué d’en haut, et dont la seule finalité semble être l’obtention d’un article dans le canard local.

On m’accordera que dans toute caricature il y a un peu de vérité… Dans certaines classes à plusieurs niveaux, c’est d’ailleurs souvent encore pire. La notion de classe semble parfois complètement oubliée et seul semble importer le défi de balayer le programme de chaque niveau. On  distribuera une fiche de travail sans intérêt aux élèves d’un niveau afin de se ménager un temps avec les autres : « J’aurai ainsi vingt minutes pour qu’ils comprennent ce qu’est un COD ». Bilan de la journée : là encore rien d’intéressant, rien de vivant.

J’ai eu la chance de découvrir le fonctionnement d’une classe coopérative dès mon premier stage d’observation, en PE1 [ancien nom de l’année de préparation au concours]. L’école Louis Buton d’Aizenay en Vendée fonctionnait alors totalement dans cette perspective. Je me souviens que l’une des consignes d’observation données par le professeur de français de l’IUFM était de lister toutes les situations d’écriture des élèves sur la semaine. Textes libres lus aux camarades, lettres aux correspondants, écriture du bilan de la semaine pour le cahier de vie de la classe, rédaction d’un article pour le journal de l’école, jeux de transformation de phrases…, le formateur avait été bluffé par le nombre d’occasions qu’avaient eu les élèves d’écrire, d’écrire pour de vrai, au cours de la semaine. Et pourtant… cela s’était bien passé ainsi ! J’avais d’ailleurs passé une semaine formidable dans la classe de cycle 3 sereine et pétillante de Noëlle Ducasse. La journée commençait par l’écoute de Radio P’tits Loups, l’émission des maternelles. Puis venaient les textes libres, le plan de travail, un temps d’apprentissage collectif, les créations maths, les présentations de fin de matinée, le marché des connaissances… Dans tous les moments de classe, la pensée était en mouvement, les élèves étaient concernés par ce qui se « jouait », ils étaient engagés dans des projets concrets, originaux et même : susceptibles de changer la vie, ni plus ni moins !

On aura compris que ce premier contact « en tant qu’adulte » avec l’école élémentaire a été extrêmement stimulant et m’a conforté dans mon choix de devenir instit. Si je devais découvrir ensuite que les classes et les écoles coopératives étaient en réalité assez rares, je tentai dès mon premier poste d’utiliser quelques unes des « techniques » Freinet que j’avais découvertes.

Les « présentations » sont pour moi ce qui a été le plus facile à mettre en place : quand ils sont prêts ou le désirent, les élèves s’inscrivent sur le tableau des présentations pour faire partager une poésie, un texte qu’ils ont écrit, une expérience qu’il ont faite, poser un problème aux autres, passer leur brevet de table de multiplication… Dans les écoles tristes, où les discussions dans la salle des maîtres consistent à se plaindre de nos « mauvais » élèves et à se moquer de leurs parents, le simple fait de déléguer la parole aux élèves, d’instaurer un temps quotidien d’échanges horizontaux (entre « pairs » comme disent les bouquins de pédagogie), et non plus verticaux (du maître questionnant vers l’élève répondant) est un peu révolutionnaire ! 

Pour mettre en place les textes libres et le cahier d’écrivain, l’ouvrage de Jean-Marc Guerrien, Du texte libre à l’étude de la langue, publié par l’ICEM dans la collection « Pratiques et Recherches », a été très précieux pour moi. Dès que je l’ai découvert, je me suis lancé dans la pratique quotidienne du texte libre avec une grande sérénité et un enthousiasme que je pense avoir réussi à communiquer à mes élèves. Jean-Marc Guerrien présente dans ce livret des outils et des pratiques qui m’ont tout de suite plu : son système tout simple mais si efficace des « Vigilances », son idée de proposer à nos écrivains en herbe une « réponse » à leur texte (celui d’un auteur qui pourrait lui faire écho), les liens qu’il arrive à tisser entre les textes libres et la grammaire et l’orthographe, etc. L’année dernière, les résultats ont dépassé mes attentes. Les élèves de CE2-CM1 que j’avais pour cinq mois ont pris un grand plaisir à écrire des textes, à les retravailler, à les présenter aux camarades ou à les publier, et ont réalisé de nets progrès dans leur maîtrise du français.

C’est sans doute avec les maths que je suis le moins « Freinétique ». Peut-être parce que l’offre des éditeurs « leaders » est ici plus intéressante que dans les autres domaines… Convenons que les approches constructivistes de Ermel ou de Cap Maths méritent au moins d’être connues ! Lorsque j’aurai de nouveau une classe bien à moi, je pense me lancer dans les créations maths et utiliser de manière moins ponctuelle les fichiers numération publiés par l’ICEM.

Il n’est pas forcément facile de franchir le pas d’un seul coup. On peut aussi se lancer en pédagogie Freinet « par petites touches ». C’est presque nécessaire quand on débarque dans une nouvelle école, et d’autant plus en début de carrière : le mois de septembre est alors un mois extrêmement chargé, au cours duquel il faut à la fois mettre en route sa classe, faire connaissance avec ses élèves, dégager des règles de fonctionnement tout en découvrant celles de l’école, se présenter aux familles et introduire un rapport de confiance avec elles, lancer les premiers apprentissages et les évaluer, etc. Tout cela conduit parfois à mettre un peu de côté ses convictions, à faire des concessions. Je n’ai jamais lu un bouquin de Meirieu en entier mais j’ai grappillé dans l’un d’eux l’idée que la pédagogie partage beaucoup de choses avec le bricolage. Je trouve cela juste. On doit souvent jongler entre des attentes institutionnelles changeantes et en contradiction avec nos sentiments et notre connaissance du terrain, des profils de classe et d’école divers, notre vie personnelle aussi. Par ailleurs, au niveau des apprentissages, reconnaissons que certaines notions ou certains savoir-faire se prêtent bien à une (dé)monstration magistrale, explicite, analytique, systématique, tout ce que vous voulez. Il n’y a pas à en avoir honte. Chez certains élèves, un topo bien senti au bon moment est ce qui permettra de les faire progresser.

Mais la pédagogie Freinet a bien le dernier mot parce qu’elle ne se propose pas seulement de faire progresser les élèves (pas plus qu’elle n’a pour but la validation des Items idiots de l’immonde livret de compétences…), mais de les faire grandir ! Mieux : de les grandir ! Elle est donc davantage un projet de société (d’une société dont les membres pourraient prétendre à l’autodétermination et à l’autogestion, et dans laquelle l’idée qu’on puisse ne rien avoir à faire, ne rien avoir à résoudre ou à réinventer, ne rien avoir à apporter aux autres ou à recevoir d’eux, serait une idée absurde) qu’une manière de transmettre des savoirs. Dans une classe coopérative, il n’y a pas d’exclusion et il n’y a pas de chômage technique. Non pas que ce soit le plein emploi au sens capitaliste du terme : c’est plutôt un espace où peuvent s’exprimer et s’épanouir les projets les plus divers, un espace de bouillonnement, de foisonnement, de créativité, d’une grande gaieté et d’une grande vitalité ! Par là même, nous aussi sortons grandis de l’année scolaire quand celle-ci se termine, parce qu’on a vécu des choses vraies et qui valaient la peine.

Alors je me rends compte que je suis impatient de poser mes valises dans une école et dans une classe charmantes, histoire de créer moi aussi, modestement, quelque chose qui vaille la peine. Parce que je ne sais pas pour vous, mais pour moi, mon article, il m’a sacrément donné envie de me lancer !


Mathieu Trichet,
GD 85


mercredi 30 novembre 2011

A. Abelhauser : La folie évaluation. Les nouvelles fabriques de la servitude

A. Abelhauser : La folie évaluation. Les nouvelles fabriques de la servitude

Bernard GENSANE


Cet ouvrage tombe à point. Cela fait environ un demi-siècle que l’entreprise capitaliste étatsunienne utilise l’évaluation pour calibrer, soumettre, surmotiver les travailleurs. Les concepteurs d’outre-Atlantique étaient loin d’imaginer, à l’époque, que la Fonction publique française, l’université en tête (c’est de ce domaine que traite surtout le livre), s’emparerait de cet outil pour l’infliger sans discernement à des populations entières. La droite dure au pouvoir en France depuis 2002 ne s’est pas gênée pour imposer et généraliser la pratique de cet outil.
Avec la finesse et le vocabulaire du Café du Commerce qu’on lui connaît, en proférant une contre-vérité tous les trois mots, le kleiner Mannavait posé le problème de l’évaluation le 4 février 2009 dans un discours où il s’agitait comme un pantin et où il faisait clairement entendre qu’il lisait un texte qu’il avait inspiré mais dont il n’avait pas écrit un mot (http://www.youtube.com/watch?v=iyBXfmrVhrk) : « Franchement, la recherche sans évaluation, ça pose un problème. C’est un système assez génial, d’ailleurs : « celui qui agit est en même temps celui qui s’évalue. Qui peut penser que c’est raisonnable ? Je vois que ça peut être confortable. Je peux en tirer quelques conclusions pour moi-même. » Malgré son parcours universitaire modeste, le kleiner Mann savait fort bien que, depuis toujours, les chercheurs et les laboratoires sont évalués par leurs pairs, dans tous les domaines. On pourra regretter, avec le recul, qu’aucun des présents insultés par le chef de l’État n’ait quitté la salle lors de cette médiocre philippique. Un tel acte de résistance aurait aidé de nombreux universitaires à comprendre à quel point Sarkozy les emmenait dans une démarche de "folie".
Le principal danger de l’évaluation est qu’elle prétend protéger les usagers puisqu’elle est censée rendre des comptes à la société. Dans les faits, elle détourne les évalués de leur mission et elle a un coût énorme pour la société. Sa logique est terrible : « Elle opère comme une gigantesque machine à détourner tout un chacun de sa fonction, à dissuader tout un chacun d’exercer son métier. Il pousse l’évalué à n’avoir d’action que susceptible d’être évaluée à l’aune prévue, il exige de lui qu’il fasse du chiffre et que cela, il détourne les chercheurs de leurs recherches, les soignants de leurs soins, les enseignants de leur enseignement. L’évaluation vide le cœur des métiers de sa substance même. » Comme le disent fort bien les auteurs, « le culte du chiffre, c’est la mort de l’humain ».
L’évaluation, c’est le triomphe de l’économie de marché dans des domaines autrefois préservés. Un peu comme les tristement nocives agences de notation conçues à l’origine pour noter et donner des informations sur les entreprises privées, pas sur les États.
Le premier effet de l’évaluation est une perte de productivité qui atteint parfois plus de 20% : des centaines de milliers d’euros dans un petit hôpital français, par exemple, un tiers des dépenses de santé aux États-Unis. Les évalués s’épuisent à entrer en compétition avec les autres et avec eux-mêmes. L’évaluation porte ainsi atteinte au lien social en constituant comme rivaux potentiels ceux qui devraient s’éprouver comme solidaires. L’évalué est un être d’avance soumis. Les auteurs citent Jacques-Alain Miller : « Consentir à être évalué est beaucoup plus important que l’opération d’évaluation elle-même. » En bout de ligne, l’évalué est formaté par et soumis à l’économie de marché. L’évaluation favorise l’oppression sociale et symbolique, non seulement dans le champ professionnel, mais plus encore dans tous les secteurs de la vie sociale et subjective. Ce qui contribue toujours plus à écraser la pensée et la subjectivité du travailleur, donc le travailleur en tant que sujet libre. Le monde devient mathématisé, toujours plus numérisé, ce qui permet au néo-libéralisme de devenir, selon Bourdieu, « la forme suprême de la sociodicée conservatrice. » Selon les auteurs, l’évalué se soumet à la norme plus qu’à la loi. Le prix d’un travailleur n’a alors de sens qu’en fonction du prix des autres travailleurs. Dans la recherche universitaire, la qualité d’un article n’existe pas en soi, mais par rapport à la qualité de la revue où il est publié, cette qualité étant déterminé par les flics universitaires et les loi du marché (pourquoi n’existe-t-il pas en France de périodique de la qualité du Lancet britannique ?). Comme un fait exprès, les évaluateurs sont rarement les meilleurs d’entre les universitaires. Les bons chercheurs font de la recherche et se désintéressent de ce travail de flicage. D’ailleurs, le flic sera bientôt totalement remplacé par la machine grâce au facteur d’impact, l’ignoble impact factor. Ceux des universitaires qui croient encore dans l’objectivité de l’impact factor sont ceux qui ont vu la vierge. Pour donner un cas exemplaire : la théorie grotesque de la mémoire de l’eau est, selon la logique de l’évaluation, une immense avancée scientifique car elle a fait réagir la communauté scientifique dans son entier. En revanche,L’interprétation des rêves de Freud, thèse hautement novatrice en son temps, est un travail nul pour notre kleiner Mann et ses porte-coton ; elle fut vendue à 228 exemplaires au cours des deux premières années suivant sa parution et il fallut dix ans pour que la première édition de 600 exemplaires fût épuisée. Les chercheurs novateurs, et même les savants Cosinus devront s’y faire : on ne publie plus pour être lu mais pour citer (les copains) et être cité (par les copains).
Au final, l’évaluation permet aux nouveaux mandarins (en gros ceux qui étaient étudiants dans les années 70/80 et qui ont eu un haut-le-cœur rétrospectif post soixante-huitard) d’asseoir un pouvoir arbitraire au nom de ce qu’ils présentent comme de la raison scientifique. L’(auto)flicage des évalués assure un meilleur contrôle de la classe dirigeante sur les travailleurs intellectuels en les déstabilisant en permanence puisque les critères de l’évaluation d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier et ne seront pas ceux de demain.
(avec R. Gori, M.-J. Sauret). Paris : Mille et une nuits, 2011.
À lire également : une analyse du Parti de gauche sur le projet de réforme de la notation des enseignants :http://www.lepartidegauche.fr/editos/arguments/4333-reforme-...

vendredi 11 novembre 2011

Pourquoi je pleure sur l’école de la République

Pourquoi je pleure sur l’école de la République

Par CLARA DA SILVA Mère et enseignante (désespérée) de philosophie et de cinéma au lycée de l’Essouriau des Ulis (Essonne)
Hier, j’ai trouvé deux avis dans ma boîte aux lettres concernant mes enfants. L’un, de l’école primaire, avec cette phrase absconse : «Beneylu Jim se fera une joie de vous accueillir à l’adresse : www.beneyluschool.net». L’autre, du collège : «Objet : mise à disposition de téléservices.» Il commence ainsi : «En tant que personne détentrice de l’autorité parentale, vous pouvez désormais mieux suivre la scolarité de vos enfants en utilisant les téléservices de consultation des notes…»
Je reçois comme un coup au cœur. Je me mets à pleurer. Je suis une mère, pas une «détentrice de l’autorité parentale». Et je refuse cette évolution. Parce que le problème, avec l’évolution, c’est qu’elle n’est pas nécessairement un progrès. L’utilisation aveugle du numérique renvoie à un monde à la sémiotique effrayante. Un monde dans lequel on «valide» des «items» en un simple «clic», un monde dans lequel on «renseigne» des «champs», on «s’identifie», avec des «codes», des «mots de passe». Un monde où (selon beneyluschool.net) «vous savez donc toujours qui se trouve derrière son clavier», où tout est en réalité surveillé et opaque : un monde de cauchemar.
C’est ce basculement dans Orwell qui me fait pleurer, le sentiment que nous en sommes là sans que personne, ou presque, ne s’en aperçoive - au nom d’une prétendue «commodité», par une série de menus déplacements lexicaux, que les faciès décérébrés de la télé assènent sans jamais interroger. Oui, l’école de la République, par crainte d’être has been, est en train de nous entraîner là, les yeux fermés.
J’entends d’ici les cris d’orfraie. Comment peut-on s’offusquer de tous ces progrès? Comment peut-on ne pas vouloir posséder de smartphone et ne pas être géolocalisable à tout instant? Ne pas accepter d’avoir de gentils amis sur Facebook, de contrôler (pardon, de checker) d’heure en heure le parcours de son enfant sur l’échelle du «socle commun», comment peut-on lui interdire la télé et toutes les consolations des consoles ? Comment peut-on, si jeune, être à ce point ringard ?
C’est que je ne me méfie pas de mes enfants. Je leur fais confiance. Ils ont le droit de me mentir, de ne pas dire qu’ils ont eu une mauvaise note. Ils ont le droit de penser du mal de moi, d’avoir des secrets qui m’inquiètent. J’ai le temps de faire face à cette inquiétude, d’attendre un bulletin de notes. Qu’est-ce donc que ce monde qui, en fichant, sous le prétexte de l’ouverture d’un merveilleux «espace numérique de travail», fabrique à la fois du définitif et de l’immédiat ? Qu’est-ce donc que ce monde disjonctif qui, d’un côté, lâche ses enfants, plusieurs heures par jour, dans la gueule ouverte des écrans plats et, de l’autre, passe son temps à les fliquer, en un joyeux et coercitif «surf» du doigt ?
Dans l’enseignement, que j’ai décidé de quitter par fatigue des adultes abêtis, j’ai vu ces dernières années monter en puissance cette peur de l’élève, toujours potentiellement tricheur, cette obsession du contrôle chiffré. L’élève, l’enfant, est devenu une menace, à mesure que chancellent le savoir et l’éducation.
Mais ce n’est pas des enfants dont il faut se méfier, c’est de l’usage des écrans, des images, et surtout des mots qui les accompagnent. L’école contribue désormais à l’éclatement de l’intelligence critique, elle qui était censée la former. S’il n’est pas question de revenir en arrière (sauf à passer comme moi pour une intégriste donneuse de leçons), il est urgent, vital, que les enseignants soient à nouveau formés, non aux atroces sciences cognitives - responsables du projet de tri à la maternelle -, mais à la critique de l’écran, et pas seulement à son usage hébété. Il existe, bien entendu, un usage éclairé de l’image, comme il existe un usage éclairé du langage. C’est à cela que doit servir l’école de la République : à ne pas être dupe d’un journal télévisé, d’une publicité, d’un bulletin de notes, à se révolter contre la bêtise, contre l’injustice, c’est-à-dire, en un mot, à devenir vraiment libre.
Je refuse donc que des informations nominatives concernant les enfants circulent sur Internet (voir les difficultés d’application de la loi «informatique et libertés»). Je refuse que des pratiques de fichage bien intentionnées s’insinuent jusque dans l’éducation. Je refuse que la «communication» l’emporte sur le langage, «l’information» sur la poésie, la bêtise sur l’intelligence. Je refuse, j’essaie de résister, j’y laisse des forces et j’en pleure. «Elever», c’est «veiller sur» et non pas surveiller.